23 janvier 2008
fin....et commencement à la fois....
Et puis le dimanche arriva. Elle en fut presque surprise car mille fois dans la semaine elle avait eu des pensées d'imprévus,de forte fièvre, de tempête , d'obligations inattendues qui seraient venues à la dernière minute contrarier ses projets et même les remettre à plus tard...Mais ce dimanche commença comme tous les dimanches,dans un rai de lumière et un parfum de café chaud.Elle se prépara minutieusement , en retenant son élan et son impatience.Elle n'hesita pas sur le choix de sa robe, puisque pour le dimanche elle n'en n'avait qu'une et qu'elle serait couverte par son long manteau.elle releva ses cheveux noirs ,et deposa sur son visage un nuage de poudre de riz, translucide et vaporeux.Puis, elle enfila ses souliers neufs....
Elle irait jusque dans le jardin , de l'autre côté du boulevard.Le dimanche matin un orchestre y jouait sous le kiosque et elle avait pensé cent fois auparavant en l'ecoutant et en observant des femmes elegantes autour d'elle que cela devait ajouter au ravissement de se sentir soi-même gracieuse, légère et raffinée.Marchant dans la rue , elle avait l'impression d'être differente des autres jours et que tout le monde ne remarquait que ses chaussures, ce qui n'etait evidement pas le cas. Arrivée à l'entrée du jardin, elle n'y pensait déjà plus.
Le ciel d'ardoise, gonflé de pluie ,pesait sur les arbres bruns .une lumière d'or glissait entre les branches et tombait sur une épaule, un chapeau, une mèche , un carré de sol sablonneux.les promeneurs , peu nombreux allaient et venaient, bavards, souriants, concentrés, en groupes, par deux, solitaires , tout occupés à leur dimanche, à ne pas être en retard à une messe , un repas de famille, ou à prendre le temps de prendre leur temps.
Elle avançait et souvent baissait le regard vers ses souliers, presque malgré elle, craignant pour leur satin une griffure de gravier, la poussière qui s'accroche...
le kiosque bruissait des musiciens qui s'installaient, accordaient leurs instruments en plaisantant.C'etait un moment de temps arrêté.La journée ne faisait que commencer, cet après-midi il y aurait les enfants, des familles, la petite foule des jours sans travail à la recherche de detente et d'air pur, et encore une longue soirée , à nouveau un repas,et quelques heures volées à la nuit. Une éternité en somme.
Et puis, en une seconde , le decor bascula. Le ciel explosa en pluie au-dessus du jardin.De lourdes billes de pluie froide crevaient les nuages et venaient s'ecraser en un bruit sourd sur les feuilles , le sable, les vêtements , les visages sous les chapeaux.Les arbres crepitaient sous les piques, l'eau des bassins tournoyait, les passants courraient se mettre à l'abri à grands cris.
Sans bien savoir comment elle se retrouva sous le kiosque, comme beaucoup d'autres, c'etait le seul abri qu'ils avaient trouvé dans leur precipitation .
Musiciens et badauds mêlés regardèrent la pluie tomber, drue, dense, bruyante ,orageuse de longues minutes sous le toit de zinc en partageant des considerations meteorologiques.Deux personnes ne prirent aucune part à ces conversations animées car rien n'aurait pu les distraire de cette averse tant ils esperaient chacun de leur côté qu'elle durerait de longues minutes encore pour ne pas avoir à se défaire de cette intimité qu'elle avait créée. Le violoniste tenait sérré contre son costume l'étui du violon qui craignait trop la pluie, et tout près de lui, à l'espace d'un souffle, d'un pas de satin noir elle appuyait son regard au décor ,le coeur accéléré, frissonante sous son manteau.des gouttes perlaient à ses cils et à son chapeau,il avait un mouchoir parfumé.
Il remarqua ses pieds finement chaussés , la soie de ses yeux noirs,ses épaules fremissantes,son air discret mais déterminé, il decida que ce serait elle.Elle sentit qu'elle était à un commencement, qu'une porte allait s'ouvrir devant elle, qu'il y aurait d'autres dimanches près du violon peut-être des nappes brodées et des rires d'enfants.
En le racontant, des années plus tard, elle affirmait avoir encore en mémoire le parfum de cette averse-là, d'eau de toilette mêlé.







